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GratuitLe Sonneur de Garlan
Anatole Le Braz
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C'est une vieille petite paroisse, là-bas, au fond du pays morlaisien, dans la direction de la mer, sur le versant méridional de la combe du Dourdu.
Une ceinture de collines l'enveloppe et l'isole. Elle est là, comme nichée dans un creux de verdure, à l'écart des routes passantes. N'était la pointe aiguë de son clocher, n'étaient surtout les gracieux carillons qui s'en échappent aux dimanches et jours de fêtes gardées, rien ne révélerait au monde son existence. Son joli nom de Garlan lui vient, à ce qu'il paraît, d'un vieux saint oublié dont vous chercheriez vainement la vie dans le Propre du diocèse.
De la mémoire même de saint Garlan il ne subsiste que ce dicton:
An ôtro Sant Garlann A rê cleïer aour gant bleuniô lann.
Ce qui veut dire : «Monseigneur saint Garlan fabriquait des cloches d'or avec les fleurs de l'ajonc.» D'où il est permis d'inférer qu'il goûtait fort ce genre de musique et que les Garlantais lui doivent, pour une bonne part, la tradition des belles sonneries, qui est toute la gloire de leur bourgade.
Cette bourgade se compose, au total, de l'église, du presbytère, de l'école mixte, et d'un chapelet de maisons basses, égrenées autour du cimetière qui promène sur leurs antiques chaumes moussus l'ombre dense de ses grands ifs.
Dans l'une d'elles, que voile à demi une épaisse touffe de sureau, habitait, il y a quelque cinquante ou soixante ans, Agapit Quesseveur, plus souvent désigné par le sobriquet affectueux de Gapit,—abréviation de son étrange prénom.
Il avait commencé, tout adolescent, par entrer en apprentissage à Morlaix.
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C'est une vieille petite paroisse, là-bas, au fond du pays morlaisien, dans la direction de la mer, sur le versant méridional de la combe du Dourdu.
Une ceinture de collines l'enveloppe et l'isole. Elle est là, comme nichée dans un creux de verdure, à l'écart des routes passantes. N'était la pointe aiguë de son clocher, n'étaient surtout les gracieux carillons qui s'en échappent aux dimanches et jours de fêtes gardées, rien ne révélerait au monde son existence. Son joli nom de Garlan lui vient, à ce qu'il paraît, d'un vieux saint oublié dont vous chercheriez vainement la vie dans le Propre du diocèse.
De la mémoire même de saint Garlan il ne subsiste que ce dicton:
_An ôtro Sant Garlann A rê cleïer aour gant bleuniô lann._
Ce qui veut dire : «Monseigneur saint Garlan fabriquait des cloches d'or avec les fleurs de l'ajonc.» D'où il est permis d'inférer qu'il goûtait fort ce genre de musique et que les Garlantais lui doivent, pour une bonne part, la tradition des belles sonneries, qui est toute la gloire de leur bourgade.
Cette bourgade se compose, au total, de l'église, du presbytère, de l'école mixte, et d'un chapelet de maisons basses, égrenées autour du cimetière qui promène sur leurs antiques chaumes moussus l'ombre dense de ses grands ifs.
Dans l'une d'elles, que voile à demi une épaisse touffe de sureau, habitait, il y a quelque cinquante ou soixante ans, Agapit Quesseveur, plus souvent désigné par le sobriquet affectueux de Gapit,--abréviation de son étrange prénom.
Il avait commencé, tout adolescent, par entrer en apprentissage à Morlaix.Morlaix,—la ville des cigarières,—est aussi, comme chacun sait, la capitale des tonneliers. Dans la profondeur des hautes bâtisses moyenâgeuses de la rue des Nobles ou de la rue des Archers se creusent des espèces d'arrière-cours où les sombres maçonneries qui les encadrent entretiennent une constante humidité de sépulcre et ne laissent pénétrer qu'un filet de jour spectral, tombé du mince hublot de ciel que découpent les toits en surplomb. Des ombilics, des scolopendres, de frêles fougères d'eau accrochent leurs végétations malades aux parois suintantes des murs. L'odeur aigre des vieilles murailles, entassées sur un dallage toujours gras d'une boue noirâtre, s'y mêle au moisi des siècles, au relent de décomposition qui s'exhale des caves souterraines, glaciales et putrides comme des égouts désaffectés.
Cinq, six années durant, Gapit Quesseveur avait besogné, en qualité d'apprenti tonnelier, dans une de ces basses-fosses, et déjà le bruit courait à Garlan qu'il allait recevoir une paie de compagnon,—avant même d'avoir atteint l'âge de la conscription,—lorsqu'un après-midi de septembre, vers l'époque de la Foire-Haute, on l'avait vu rentrer au village, en charrette, allongé sur une botte de paille et si différent de lui-même qu'il en était devenu méconnaissable. Vous eussiez dit son fantôme. Il avait fallu le descendre de la voiture et le transporter à bras jusqu'à son lit, comme un blessé, comme un moribond...
Longtemps il était demeuré dans l'impossibilité de se mouvoir, les membres travaillés d'un mal secret qu'une rebouteuse, mandée de Plougaznou, avait déclaré sans remède.
Cela lui était arrivé tout d'un coup, sans qu'il sût comment. Une nuit, il avait rêvé qu'on lui sciait les os et, le lendemain, il avait constaté avec épouvante que ni ses jambes, ni ses mains ne lui obéissaient plus.
Le sentiment unanime fut qu'il y avait du surnaturel dans son cas. Les gens de la ville avaient dû lui jeter un sort.
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Morlaix,--la ville des cigarières,--est aussi, comme chacun sait, la capitale des tonneliers. Dans la profondeur des hautes bâtisses moyenâgeuses de la rue des Nobles ou de la rue des Archers se creusent des espèces d'arrière-cours où les sombres maçonneries qui les encadrent entretiennent une constante humidité de sépulcre et ne laissent pénétrer qu'un filet de jour spectral, tombé du mince hublot de ciel que découpent les toits en surplomb. Des ombilics, des scolopendres, de frêles fougères d'eau accrochent leurs végétations malades aux parois suintantes des murs. L'odeur aigre des vieilles murailles, entassées sur un dallage toujours gras d'une boue noirâtre, s'y mêle au moisi des siècles, au relent de décomposition qui s'exhale des caves souterraines, glaciales et putrides comme des égouts désaffectés.
Cinq, six années durant, Gapit Quesseveur avait besogné, en qualité d'apprenti tonnelier, dans une de ces basses-fosses, et déjà le bruit courait à Garlan qu'il allait recevoir une paie de compagnon,--avant même d'avoir atteint l'âge de la conscription,--lorsqu'un après-midi de septembre, vers l'époque de la Foire-Haute, on l'avait vu rentrer au village, en charrette, allongé sur une botte de paille et si différent de lui-même qu'il en était devenu méconnaissable. Vous eussiez dit son fantôme. Il avait fallu le descendre de la voiture et le transporter à bras jusqu'à son lit, comme un blessé, comme un moribond...
Longtemps il était demeuré dans l'impossibilité de se mouvoir, les membres travaillés d'un mal secret qu'une rebouteuse, mandée de Plougaznou, avait déclaré sans remède.
Cela lui était arrivé tout d'un coup, sans qu'il sût comment. Une nuit, il avait rêvé qu'on lui sciait les os et, le lendemain, il avait constaté avec épouvante que ni ses jambes, ni ses mains ne lui obéissaient plus.
Le sentiment unanime fut qu'il y avait du surnaturel dans son cas. Les gens de la ville avaient dû lui jeter un sort.Sa mère, veuve, et qui de quatre enfants n'avait conservé que lui, le soigna du mieux qu'elle put, avec des onguents de bonne femme, des oraisons compliquées et des pèlerinages aux sanctuaires les plus réputés de la région, particulièrement à Notre-Dame du Rélecq dont elle balaya la chapelle, selon le rite, par trois lundis consécutifs.
Au bout de quelques mois de ce régime, et sa jeunesse aidant, Gapit Quesseveur se rétablit.
Il se rétablit, mais resta chétif et contrefait, la taille comme cassée en deux par le milieu des reins, les épaules déviées, le col infléchi en avant du torse,—objet d'étonnement et de commisération pour les personnes de son voisinage que déconcertait toujours un peu l'inquiétante anomalie de cette tête de jeune homme sur ce corps de vieillard.
Il fut des semaines sans se risquer hors du courtil familial: son infortune lui pesait comme une honte.
Le recteur lui apportait de temps en temps les consolations d'usage:
—Il n'est que de se soumettre à la volonté de Dieu, mon enfant.
Il hochait la tête, murmurait:
—N'empêche que je serai toujours un propre à rien.
Mais ce n'était pas cette pensée dont il souffrait le plus: il y en avait une autre, tout au fond de lui, qu'il n'eût jamais avouée, pas même en confession à l'article de la mort, et qui, la nuit, le tenait éveillé de longues heures à sangloter, sangloter sans fin, la face enfouie dans son traversin de balle d'avoine...
Peu à peu, cependant, il prit sur lui de sortir, de se montrer; et, pour n'être pas complètement à la charge de sa mère, «Gritta la veuve», dont les ressources étaient plus que modestes, il se procura quelques vagues besognes domestiques, comme d'éfibrer du chanvre ou de teiller du lin. Bientôt, s'aguerrissant, il porta ses services dans la bourgade, là où il ne s'agissait que d'un petit coup de main à donner. On le vit, à la forge, tirer le soufflet; chez le sabotier, affûter les tarières et les gouges; à l'église, cirer le chœur ou ranger les chaises autour des piliers, sous la direction de Jannou, le sacristain; mais surtout, les jours de baptêmes ou d'enterrements, doubler Justin Lissillour, le sonneur, pour carillonner les Te Deum ou marteler les glas.
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Sa mère, veuve, et qui de quatre enfants n'avait conservé que lui, le soigna du mieux qu'elle put, avec des onguents de bonne femme, des oraisons compliquées et des pèlerinages aux sanctuaires les plus réputés de la région, particulièrement à Notre-Dame du Rélecq dont elle balaya la chapelle, selon le rite, par trois lundis consécutifs.
Au bout de quelques mois de ce régime, et sa jeunesse aidant, Gapit Quesseveur se rétablit.
Il se rétablit, mais resta chétif et contrefait, la taille comme cassée en deux par le milieu des reins, les épaules déviées, le col infléchi en avant du torse,--objet d'étonnement et de commisération pour les personnes de son voisinage que déconcertait toujours un peu l'inquiétante anomalie de cette tête de jeune homme sur ce corps de vieillard.
Il fut des semaines sans se risquer hors du courtil familial: son infortune lui pesait comme une honte.
Le recteur lui apportait de temps en temps les consolations d'usage:
--Il n'est que de se soumettre à la volonté de Dieu, mon enfant.
Il hochait la tête, murmurait:
--N'empêche que je serai toujours un propre à rien.
Mais ce n'était pas cette pensée dont il souffrait le plus: il y en avait une autre, tout au fond de lui, qu'il n'eût jamais avouée, pas même en confession à l'article de la mort, et qui, la nuit, le tenait éveillé de longues heures à sangloter, sangloter sans fin, la face enfouie dans son traversin de balle d'avoine...
* * * * *
Peu à peu, cependant, il prit sur lui de sortir, de se montrer; et, pour n'être pas complètement à la charge de sa mère, «Gritta la veuve», dont les ressources étaient plus que modestes, il se procura quelques vagues besognes domestiques, comme d'éfibrer du chanvre ou de teiller du lin. Bientôt, s'aguerrissant, il porta ses services dans la bourgade, là où il ne s'agissait que d'un petit coup de main à donner. On le vit, à la forge, tirer le soufflet; chez le sabotier, affûter les tarières et les gouges; à l'église, cirer le chœur ou ranger les chaises autour des piliers, sous la direction de Jannou, le sacristain; mais surtout, les jours de baptêmes ou d'enterrements, doubler Justin Lissillour, le sonneur, pour carillonner les _Te Deum_ ou marteler les glas.Les cloches lui étaient des amies et des confidentes: elles accueillaient sa peine et la berçaient, en l'étourdissant.
A exercer ainsi sa faiblesse, il lui sembla que les forces lui revenaient, il rêva d'une résurrection possible: l'espoir, le désir violent de la santé ranimaient ses énergies éteintes.
Un dimanche de juillet, il alla jusqu'à se faire beau, comme avant sa maladie, et parut à la grand'messe. Il crut remarquer, pendant l'office, qu'on ne le regardait plus avec les mêmes yeux de commisération. Ce fut chez lui plus que du soulagement, presque de l'orgueil.
Dans le cimetière, à l'issue de la cérémonie, il se mêla aux groupes des autres jeunes hommes, ses camarades d'antan, échangea des bonjours avec les figures de sa connaissance, s'enhardit à ne point détourner la tête lorsque les jeunes filles débouchèrent du porche pour se répandre parmi les tombes. Une d'elles, l'apercevant, vint à lui:
—Dieu merci, vous voilà sur pied, Gapit Quesseveur, dit-elle d'une voix joyeuse dont le timbre le pénétra jusqu'aux moelles.
—Oui, Jeanne-Louise, balbutia-t-il.
Ce fut tout ce qu'il put répondre. Il se tenait devant elle, pâle, la gorge sèche, tout son sang formant boule dans son cœur étranglé. Alors, Jeanne-Louise fut comme gênée, elle aussi, et, feignant de chercher quelqu'un des yeux dans la foule, elle jeta d'un ton rapide où perçait une légère nuance d'embarras:
—Puisque vous êtes bien à présent, si vous passez à notre porte, entrez boire un verre de cidre, n'est-ce pas, Gapit?
Il répondit pour la seconde fois:
—Oui, Jeanne-Louise.
Déjà elle s'éloignait par une allée transversale. Il vit son châle vert et sa coiffe blanche s'effacer derrière les ifs... «Puisque vous êtes bien à présent», avait-elle dit. Oh! comme il eût voulu courir après elle, la saisir par le bas de sa robe, lui crier, les mains jointes: «Ayez pitié, Jeanne-Louise! Il n'est pire souffrance que d'aimer!...»
II
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Les cloches lui étaient des amies et des confidentes: elles accueillaient sa peine et la berçaient, en l'étourdissant.
A exercer ainsi sa faiblesse, il lui sembla que les forces lui revenaient, il rêva d'une résurrection possible: l'espoir, le désir violent de la santé ranimaient ses énergies éteintes.
Un dimanche de juillet, il alla jusqu'à se faire beau, comme avant sa maladie, et parut à la grand'messe. Il crut remarquer, pendant l'office, qu'on ne le regardait plus avec les mêmes yeux de commisération. Ce fut chez lui plus que du soulagement, presque de l'orgueil.
Dans le cimetière, à l'issue de la cérémonie, il se mêla aux groupes des autres jeunes hommes, ses camarades d'antan, échangea des bonjours avec les figures de sa connaissance, s'enhardit à ne point détourner la tête lorsque les jeunes filles débouchèrent du porche pour se répandre parmi les tombes. Une d'elles, l'apercevant, vint à lui:
--Dieu merci, vous voilà sur pied, Gapit Quesseveur, dit-elle d'une voix joyeuse dont le timbre le pénétra jusqu'aux moelles.
--Oui, Jeanne-Louise, balbutia-t-il.
Ce fut tout ce qu'il put répondre. Il se tenait devant elle, pâle, la gorge sèche, tout son sang formant boule dans son cœur étranglé. Alors, Jeanne-Louise fut comme gênée, elle aussi, et, feignant de chercher quelqu'un des yeux dans la foule, elle jeta d'un ton rapide où perçait une légère nuance d'embarras:
--Puisque vous êtes bien à présent, si vous passez à notre porte, entrez boire un verre de cidre, n'est-ce pas, Gapit?
Il répondit pour la seconde fois:
--Oui, Jeanne-Louise.
Déjà elle s'éloignait par une allée transversale. Il vit son châle vert et sa coiffe blanche s'effacer derrière les ifs... «Puisque vous êtes bien à présent», avait-elle dit. Oh! comme il eût voulu courir après elle, la saisir par le bas de sa robe, lui crier, les mains jointes: «Ayez pitié, Jeanne-Louise! Il n'est pire souffrance que d'aimer!...»
* * * * *
IIIl avait connu Jeanne-Louise Mével sur les bancs du catéchisme; ensemble ils avaient fait leurs trois communions, et, bien souvent, sous le prétexte de chercher des nids, il l'avait accompagnée, avec d'autres fillettes du même parage, le long du chemin creux qui menait du bourg à la tenue du Kergoz où, depuis des générations, les Mével étaient fermiers.
Leurs deux pères avaient été liés d'une vieille amitié de régiment. Lorsque, à treize ans, Gapit avait perdu le sien, Pierre Mével, qui portait la croix à l'enterrement, avait proposé à la veuve de prendre l'orphelin chez lui, comme gardeur de vaches, si toutefois il se sentait du goût pour les travaux de la terre.
—Mais, voyez-vous, avait-il ajouté, il n'y a plus grand'chose à faire de ce côté-là, si ce n'est misérer. A la place de votre garçon, qui est intelligent et qui a de l'école, moi, j'irais en ville quérir un gagne-pain, sinon moins fatigant, du moins plus profitable.
A l'appui de son dire il avait cité l'exemple d'Yvon Scolan, «celui qui fut valet de charrue chez les Porzamparc». Un beau matin, le gaillard avait planté là le soc, secoué, à la lisière du champ, la glèbe de ses sabots, et joué des jambes vers Morlaix, muni des quatre sous qu'il avait en poche.
—Il y est aujourd'hui maître-tonnelier, possède pignon sur rue et de bon bien au soleil. Comme il était du cousinage de ma défunte femme, je peux, si vous en êtes d'avis, lui toucher un mot au sujet de votre garçon... La tonnellerie est un métier qui va toujours... D'ailleurs, qu'est-ce qui empêchera Gapit, son apprentissage terminé, de s'établir à Garlan? Dans un terroir à pommes, comme est le nôtre, ce n'est sûrement pas l'ouvrage qui lui manquera.
Ce dernier argument avait eu raison des répugnances de Gritta Quesseveur à se séparer de son fils. Gapit, lui, eût préféré paître, sa vie durant, les troupeaux de Pierre Mével, sans autres gages que la nourriture, pourvu qu'il lui fût accordé de la prendre à la même table que sa petite amie de catéchisme. Mais le fermier du Kergoz, gouverneur de la fabrique paroissiale, était un de ces hommes considérables dont on ne discute point les oracles, lorsqu'ils vous font l'honneur de s'intéresser à vous.
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Il avait connu Jeanne-Louise Mével sur les bancs du catéchisme; ensemble ils avaient fait leurs trois communions, et, bien souvent, sous le prétexte de chercher des nids, il l'avait accompagnée, avec d'autres fillettes du même parage, le long du chemin creux qui menait du bourg à la tenue du Kergoz où, depuis des générations, les Mével étaient fermiers.
Leurs deux pères avaient été liés d'une vieille amitié de régiment. Lorsque, à treize ans, Gapit avait perdu le sien, Pierre Mével, qui portait la croix à l'enterrement, avait proposé à la veuve de prendre l'orphelin chez lui, comme gardeur de vaches, si toutefois il se sentait du goût pour les travaux de la terre.
--Mais, voyez-vous, avait-il ajouté, il n'y a plus grand'chose à faire de ce côté-là, si ce n'est misérer. A la place de votre garçon, qui est intelligent et qui a de l'école, moi, j'irais en ville quérir un gagne-pain, sinon moins fatigant, du moins plus profitable.
A l'appui de son dire il avait cité l'exemple d'Yvon Scolan, «celui qui fut valet de charrue chez les Porzamparc». Un beau matin, le gaillard avait planté là le soc, secoué, à la lisière du champ, la glèbe de ses sabots, et joué des jambes vers Morlaix, muni des quatre sous qu'il avait en poche.
--Il y est aujourd'hui maître-tonnelier, possède pignon sur rue et de bon bien au soleil. Comme il était du cousinage de ma défunte femme, je peux, si vous en êtes d'avis, lui toucher un mot au sujet de votre garçon... La tonnellerie est un métier qui va toujours... D'ailleurs, qu'est-ce qui empêchera Gapit, son apprentissage terminé, de s'établir à Garlan? Dans un terroir à pommes, comme est le nôtre, ce n'est sûrement pas l'ouvrage qui lui manquera.
Ce dernier argument avait eu raison des répugnances de Gritta Quesseveur à se séparer de son fils. Gapit, lui, eût préféré paître, sa vie durant, les troupeaux de Pierre Mével, sans autres gages que la nourriture, pourvu qu'il lui fût accordé de la prendre à la même table que sa petite amie de catéchisme. Mais le fermier du Kergoz, gouverneur de la fabrique paroissiale, était un de ces hommes considérables dont on ne discute point les oracles, lorsqu'ils vous font l'honneur de s'intéresser à vous.Séance tenante, il avait été décidé que l'orphelin s'expatrierait.
—Quand tu en seras à gagner tes trois francs par jour, repasse au Kergoz, lui avait dit Pierre Mével en guise d'au revoir:—si, à ce moment-là, tu aimes encore à dénicher les oiseaux, il y aura peut-être, par ici, une tourterelle pour toi.
Il avait suffi de cette phrase pour dissiper la mélancolie de Gapit Quesseveur. Il était parti, le cœur vaillant, son mince baluchon d'exilé sur l'épaule, roulé dans un mouchoir de coton bleu.
Il était parti... Et voici qu'il était de retour, hélas!... non pas lui, mais la ruine de ce qu'il avait été, et, qui pis est, une ruine où s'était enraciné, d'autant plus vivace, son premier, son unique amour d'enfant!...
Car il l'avait toujours aimée, éperdument aimée, cette Jeanne-Louise Mével, et c'était de l'aimer désormais sans issue qui faisait sa torture intime, son vrai mal. Jamais il ne les gagnerait, les trois francs par jour; jamais elle ne serait pour lui, la tourterelle du Kergoz.
Quelle apparence, en effet, que Pierre Mével?... Et pourquoi pas, après tout? Est-ce que, sans lui, sans son conseil funeste, Gapit Quesseveur ne serait pas, à cette heure, un homme comme les autres, mieux tourné et plus «capable» que beaucoup d'autres? N'était-ce pas sur les instances du fermier, et pour mériter Jeanne-Louise, qu'il s'était précipité au-devant de son mauvais destin? Alors!... On a beau régner en maître au Kergoz, il faut tout de même compter avec sa conscience de chrétien, et celle de Pierre Mével n'était certainement pas sans lui répéter: «Tu avais naguère promis ta fille à Gapit, comme une récompense; tu la lui dois aujourd'hui, comme un dédommagement.»
Ainsi ruminait l'infortuné, en regagnant le logis, après la scène du cimetière.
L'élan de Jeanne-Louise vers lui l'avait comme soulevé au-dessus de lui-même.
Non, décidément, tout n'était pas désespéré.
Eût-elle témoigné une joie si sincère de le revoir sur pied, comme elle avait dit, si, à son exemple, elle n'était demeurée fidèle à leurs sentiments d'autrefois? L'eût-elle prié à se désaltérer au Kergoz, ne fût-ce qu'en passant, si le spectacle de sa disgrâce physique lui avait inspiré quelque aversion?
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Séance tenante, il avait été décidé que l'orphelin s'expatrierait.
--Quand tu en seras à gagner tes trois francs par jour, repasse au Kergoz, lui avait dit Pierre Mével en guise d'au revoir:--si, à ce moment-là, tu aimes encore à dénicher les oiseaux, il y aura peut-être, par ici, une tourterelle pour toi.
Il avait suffi de cette phrase pour dissiper la mélancolie de Gapit Quesseveur. Il était parti, le cœur vaillant, son mince baluchon d'exilé sur l'épaule, roulé dans un mouchoir de coton bleu.
Il était parti... Et voici qu'il était de retour, hélas!... non pas lui, mais la ruine de ce qu'il avait été, et, qui pis est, une ruine où s'était enraciné, d'autant plus vivace, son premier, son unique amour d'enfant!...
Car il l'avait toujours aimée, éperdument aimée, cette Jeanne-Louise Mével, et c'était de l'aimer désormais sans issue qui faisait sa torture intime, son vrai mal. Jamais il ne les gagnerait, les trois francs par jour; jamais elle ne serait pour lui, la tourterelle du Kergoz.
Quelle apparence, en effet, que Pierre Mével?... Et pourquoi pas, après tout? Est-ce que, sans lui, sans son conseil funeste, Gapit Quesseveur ne serait pas, à cette heure, un homme comme les autres, mieux tourné et plus «capable» que beaucoup d'autres? N'était-ce pas sur les instances du fermier, et pour mériter Jeanne-Louise, qu'il s'était précipité au-devant de son mauvais destin? Alors!... On a beau régner en maître au Kergoz, il faut tout de même compter avec sa conscience de chrétien, et celle de Pierre Mével n'était certainement pas sans lui répéter: «Tu avais naguère promis ta fille à Gapit, comme une récompense; tu la lui dois aujourd'hui, comme un dédommagement.»
* * * * *
Ainsi ruminait l'infortuné, en regagnant le logis, après la scène du cimetière.
L'élan de Jeanne-Louise vers lui l'avait comme soulevé au-dessus de lui-même.
Non, décidément, tout n'était pas désespéré.
Eût-elle témoigné une joie si sincère de le revoir sur pied, comme elle avait dit, si, à son exemple, elle n'était demeurée fidèle à leurs sentiments d'autrefois? L'eût-elle prié à se désaltérer au Kergoz, ne fût-ce qu'en passant, si le spectacle de sa disgrâce physique lui avait inspiré quelque aversion?Et, au surplus, pourquoi ne s'en irait-elle pas comme elle était venue, cette disgrâce? Pourquoi ne réussirait-il pas à la vaincre? Pourquoi ne redeviendrait-il pas la belle plante humaine, robuste et droite, qu'il était hier encore, avant que l'humidité des caves morlaisiennes n'eût aigri sa sève et noué ses rameaux? Qui veut peut. Et il avait une telle envie, une telle fureur de vouloir!...
En lui-même, il se jura:
«Le Gapit Quesseveur qui reprendra le chemin du Kergoz n'aura plus la tête sur le côté, ni le corps de travers.»
Le soir, Gritta disait à Philomène Jannou, la femme du sacristain, sa voisine:
—Écoutez-le!... J'ai idée que c'est la vertu de la grand'messe qui opère en lui.
Dans l'ombre odorante du sureau, devant le couchant doré que fauchaient des vols d'hirondelles, Gapit fredonnait en sourdine l'air du jabadaw qui est la danse des noces au pays de Garlan.
III
A quatre ou cinq mois de là, dans le courant de l'hiver, comme le fils et la mère achevaient le souper au coin de l'âtre, un grêle tintement de clochette au dehors les fit tressaillir.
—Le Bon Dieu qui va chez quelqu'un, soupira la veuve en se signant.
Elle supputait encore chez qui ce pouvait être, quand, brusquement, la porte s'entrebâilla.
—Gapit! cria du seuil une voix qu'ils reconnurent aussitôt pour celle du recteur.
Effectivement, messire Guéguen, le desservant de la paroisse, se tenait sur le pas de l'entrée, revêtu de son surplis. Gritta s'empressa de lui épousseter une chaise, avec son tablier.
—Non, non, protesta-t-il, je ne m'assieds pas... Un mot seulement... Je viens d'administrer Justin Lissillour...
Le jeune homme ne put retenir une exclamation désolée:
—Quoi? Justin... Justin le sonneur?
—Oui... un coup de sang... C'était un excellent serviteur, mais il buvait trop: je lui avais toujours prédit qu'il finirait comme ça... Dieu lui a tout juste laissé le temps de se repentir et de te recommander à moi pour son successeur. D'après lui, tu es doué comme pas un pour les cloches... Ça t'irait-il de les avoir à sonner?
Avant que Gapit eût ouvert la bouche, sa mère avait déjà répondu:
—Pouvez-vous le demander?... Dites que jamais il n'aurait osé rêver une pareille bénédiction!
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# book_title: Le Sonneur de Garlan
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# chapter_title: Le Sonneur de Garlan
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Et, au surplus, pourquoi ne s'en irait-elle pas comme elle était venue, cette disgrâce? Pourquoi ne réussirait-il pas à la vaincre? Pourquoi ne redeviendrait-il pas la belle plante humaine, robuste et droite, qu'il était hier encore, avant que l'humidité des caves morlaisiennes n'eût aigri sa sève et noué ses rameaux? Qui veut peut. Et il avait une telle envie, une telle fureur de vouloir!...
En lui-même, il se jura:
«Le Gapit Quesseveur qui reprendra le chemin du Kergoz n'aura plus la tête sur le côté, ni le corps de travers.»
Le soir, Gritta disait à Philomène Jannou, la femme du sacristain, sa voisine:
--Écoutez-le!... J'ai idée que c'est la vertu de la grand'messe qui opère en lui.
Dans l'ombre odorante du sureau, devant le couchant doré que fauchaient des vols d'hirondelles, Gapit fredonnait en sourdine l'air du _jabadaw_ qui est la danse des noces au pays de Garlan.
* * * * *
III
A quatre ou cinq mois de là, dans le courant de l'hiver, comme le fils et la mère achevaient le souper au coin de l'âtre, un grêle tintement de clochette au dehors les fit tressaillir.
--Le Bon Dieu qui va chez quelqu'un, soupira la veuve en se signant.
Elle supputait encore chez qui ce pouvait être, quand, brusquement, la porte s'entrebâilla.
--Gapit! cria du seuil une voix qu'ils reconnurent aussitôt pour celle du recteur.
Effectivement, messire Guéguen, le desservant de la paroisse, se tenait sur le pas de l'entrée, revêtu de son surplis. Gritta s'empressa de lui épousseter une chaise, avec son tablier.
--Non, non, protesta-t-il, je ne m'assieds pas... Un mot seulement... Je viens d'administrer Justin Lissillour...
Le jeune homme ne put retenir une exclamation désolée:
--Quoi? Justin... Justin le sonneur?
--Oui... un coup de sang... C'était un excellent serviteur, mais il buvait trop: je lui avais toujours prédit qu'il finirait comme ça... Dieu lui a tout juste laissé le temps de se repentir et de te recommander à moi pour son successeur. D'après lui, tu es doué comme pas un pour les cloches... Ça t'irait-il de les avoir à sonner?
Avant que Gapit eût ouvert la bouche, sa mère avait déjà répondu:
--Pouvez-vous le demander?... Dites que jamais il n'aurait osé rêver une pareille bénédiction!De fait, c'était l'avenir assuré.
Sans être lucrative, la fonction rapportait bon an mal an une pièce de quatre cents livres. Car, si les émoluments fixes étaient insignifiants, il y avait le casuel, il y avait surtout les quêtes à domicile.
«J'ai de quoi faire vivre un ménage», se dit Gapit Quesseveur, comme il rentrait chez lui, le surlendemain, après s'être essayé à sa première grande sonnerie pour les funérailles de Justin Lissillour.
Il fut très vite un incomparable sonneur. La souffrance avait affiné ses nerfs et comme éveillé en lui des sens d'artiste. Il s'était pris d'un culte pour ses cloches. Il conversait avec elles, comme avec des Esprits de l'air, s'initiait à l'âme multiple enfermée dans leur métal, s'appliquait en toute occasion à tirer d'elles des accords inentendus.
—Ne dirait-on pas qu'il les fait parler, et dans le langage des anges encore!... s'écriaient, aux jours de fêtes, les gens de Garlan, émerveillés.
C'était vrai à la lettre.
Mais, lorsque Jeanne-Louise Mével était de grand'messe, elles ne parlaient pas seulement, elles chantaient, elles s'égosillaient, elles s'exaltaient en un prestigieux épanouissement d'harmonies. La grosse cloche surtout, qu'on appelait le Salve, roulait des vibrations si pleines et si profondes qu'elles semblaient le bruit d'une mer aérienne, déferlant aux grèves de l'espace.
Ainsi Gapit Quesseveur, par les voix retentissantes du bronze, publiait à tous les vents le secret d'amour qu'il ne pouvait ni garder pour lui seul, ni partager avec un autre humain.
Adossé au mur du porche, sous les cloches encore agitées d'une ondulation serpentine, il demandait à Jeanne-Louise, quand elle sortait parmi ses compagnes, à l'issue de l'office:
—Avez-vous trouvé que c'était bien, aujourd'hui?
—Très bien, Gapit, admirablement bien, répondait-elle avec un joli mouvement de la tête qui ramenait dans l'esprit du jeune homme l'image de la tourterelle.
Le printemps arriva. Les premières verdures hésitantes tissèrent leurs trames encore fragiles aux cimes du pays boisé.
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# book_title: Le Sonneur de Garlan
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# chapter_title: Le Sonneur de Garlan
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De fait, c'était l'avenir assuré.
Sans être lucrative, la fonction rapportait bon an mal an une pièce de quatre cents livres. Car, si les émoluments fixes étaient insignifiants, il y avait le casuel, il y avait surtout les quêtes à domicile.
«J'ai de quoi faire vivre un ménage», se dit Gapit Quesseveur, comme il rentrait chez lui, le surlendemain, après s'être essayé à sa première grande sonnerie pour les funérailles de Justin Lissillour.
Il fut très vite un incomparable sonneur. La souffrance avait affiné ses nerfs et comme éveillé en lui des sens d'artiste. Il s'était pris d'un culte pour ses cloches. Il conversait avec elles, comme avec des Esprits de l'air, s'initiait à l'âme multiple enfermée dans leur métal, s'appliquait en toute occasion à tirer d'elles des accords inentendus.
--Ne dirait-on pas qu'il les fait parler, et dans le langage des anges encore!... s'écriaient, aux jours de fêtes, les gens de Garlan, émerveillés.
C'était vrai à la lettre.
Mais, lorsque Jeanne-Louise Mével était de grand'messe, elles ne parlaient pas seulement, elles chantaient, elles s'égosillaient, elles s'exaltaient en un prestigieux épanouissement d'harmonies. La grosse cloche surtout, qu'on appelait le _Salve_, roulait des vibrations si pleines et si profondes qu'elles semblaient le bruit d'une mer aérienne, déferlant aux grèves de l'espace.
Ainsi Gapit Quesseveur, par les voix retentissantes du bronze, publiait à tous les vents le secret d'amour qu'il ne pouvait ni garder pour lui seul, ni partager avec un autre humain.
Adossé au mur du porche, sous les cloches encore agitées d'une ondulation serpentine, il demandait à Jeanne-Louise, quand elle sortait parmi ses compagnes, à l'issue de l'office:
--Avez-vous trouvé que c'était bien, aujourd'hui?
--Très bien, Gapit, admirablement bien, répondait-elle avec un joli mouvement de la tête qui ramenait dans l'esprit du jeune homme l'image de la tourterelle.
* * * * *
Le printemps arriva. Les premières verdures hésitantes tissèrent leurs trames encore fragiles aux cimes du pays boisé.C'était l'usage de la paroisse que le sonneur fît dans la semaine sainte l'une des deux quêtes auxquelles il avait droit, celle qu'en raison du temps pascal on nommait «la quête des œufs».
Gapit Quesseveur s'était promis de renoncer à la sienne plutôt que de se présenter à son désavantage chez les hôtes du Kergoz. Mais, à se balancer pendant des mois, suspendu aux câbles des cloches, quelque chose de leur élasticité s'était comme insinué dans ses membres. Les nœuds de ses reins et de son échine s'étaient relâchés. Une sève vivante sourdait confusément jusque dans les parties les plus desséchées de son être.
Dès le lundi des Rameaux, il se mit donc en route; et, les trois jours qui suivirent, on ne rencontra plus que lui par les petits chemins accidentés, aux talus fleuris de jonquilles et de primevères, ou sur les sentiers frayés d'une ferme à l'autre dans le vert tendre des blés naissants.

Il allait de seuil en seuil, partout salué d'une parole de bienvenue, partout comblé de rustiques offrandes.
Le jeudi soir, cependant, il n'avait pas encore approché du Kergoz. Plus d'une fois, il s'était arrêté au sommet des collines avoisinantes pour contempler, avec un singulier mélange de plaisir et d'angoisse, les fines cheminées anciennes, blanchies à la chaux, qui, pareilles à des «amers», dominaient la houle des jeunes feuillages. Il aspirait de toute son âme vers ce logis et, néanmoins, reculait sans cesse l'instant, pour lui si décisif, où il en franchirait la porte.
Enfin, le Vendredi Saint, il s'arma de courage.
Il faisait une matinée radieuse, exquisément tiédie par les haleines du large: un ciel délicat, où des nuages roses s'éparpillaient comme des pétales de fleur,—un vrai printemps de fiançailles.
Dans la cour du manoir, le sonneur croisa Jeanne-Louise, qui se dirigeait vers les étables avec un faix de luzerne mouillée entre ses bras nus, les manches retroussées au-dessus des coudes.
—Ah! c'est vous, Gapit, dit-elle.
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# chapter_title: Le Sonneur de Garlan
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C'était l'usage de la paroisse que le sonneur fît dans la semaine sainte l'une des deux quêtes auxquelles il avait droit, celle qu'en raison du temps pascal on nommait «la quête des œufs».
Gapit Quesseveur s'était promis de renoncer à la sienne plutôt que de se présenter à son désavantage chez les hôtes du Kergoz. Mais, à se balancer pendant des mois, suspendu aux câbles des cloches, quelque chose de leur élasticité s'était comme insinué dans ses membres. Les nœuds de ses reins et de son échine s'étaient relâchés. Une sève vivante sourdait confusément jusque dans les parties les plus desséchées de son être.
Dès le lundi des Rameaux, il se mit donc en route; et, les trois jours qui suivirent, on ne rencontra plus que lui par les petits chemins accidentés, aux talus fleuris de jonquilles et de primevères, ou sur les sentiers frayés d'une ferme à l'autre dans le vert tendre des blés naissants.
Il allait de seuil en seuil, partout salué d'une parole de bienvenue, partout comblé de rustiques offrandes.
Le jeudi soir, cependant, il n'avait pas encore approché du Kergoz. Plus d'une fois, il s'était arrêté au sommet des collines avoisinantes pour contempler, avec un singulier mélange de plaisir et d'angoisse, les fines cheminées anciennes, blanchies à la chaux, qui, pareilles à des «amers», dominaient la houle des jeunes feuillages. Il aspirait de toute son âme vers ce logis et, néanmoins, reculait sans cesse l'instant, pour lui si décisif, où il en franchirait la porte.
Enfin, le Vendredi Saint, il s'arma de courage.
Il faisait une matinée radieuse, exquisément tiédie par les haleines du large: un ciel délicat, où des nuages roses s'éparpillaient comme des pétales de fleur,--un vrai printemps de fiançailles.
Dans la cour du manoir, le sonneur croisa Jeanne-Louise, qui se dirigeait vers les étables avec un faix de luzerne mouillée entre ses bras nus, les manches retroussées au-dessus des coudes.
--Ah! c'est vous, Gapit, dit-elle.Et, laissant glisser la provende qui s'étala comme un flot d'émeraude à ses pieds, elle le précéda dans la maison. Pierre Mével, assis à la grande table de la cuisine, déjeunait d'une tranche de pain de seigle, graissée de lard. Il essuya sa main droite à son genou et la tendit au visiteur:
—Bonjour, prononça-t-il. Prends place vis-à-vis de moi et mange... Toi, fille, apporte-nous du cidre frais.
Il en versa deux pleines écuellées.
—A ta santé, mon gars!... Je commençais croire qu'on ne te verrait plus au Kergoz!
Gapit, qui s'apprêtait à boire, redressa la nuque pour répondre:
—Ce n'est pas l'envie qui m'a manqué... J'ai eu beaucoup de chagrins, Pierre Mével.
—Oui, je sais... ta maladie... Tu n'as vraiment pas eu de chance! Nous le disions encore ces temps derniers, n'est-ce pas, Jeanne-Louise?
Cette allusion à sa «maladie», faite sur un ton d'apitoiement banal et devant celle qu'il aimait, blessa au vif la fierté du jeune homme.
Il protesta, presque avec véhémence:
—Je n'ai plus de mal nulle part et, pour la moisson d'août, je serai aussi gaillard que si je n'avais jamais été souffrant... C'est le recteur qui me l'a dit, ajouta-t-il plus doucement, non sans rougir un peu de ce mensonge.
—Dieu le veuille! articula le fermier. Et, après tout, il n'y a rien dont on ne puisse guérir, à ton âge.
Mais dans ses yeux se lisait l'incrédulité qui était au fond de sa pensée, et toute son attitude trahissait le mépris inconscient du campagnard robuste pour l'infirme.
Il y eut un silence pénible. La jeune fille, par compassion pour son ami d'autrefois, intervint:
—Ce qui est sûr, c'est que vous êtes le contraire d'un manchot. Jamais il n'y avait encore eu à Garlan de sonneur tel que vous. Cela, il n'y a qu'une voix dans la paroisse pour le déclarer.
Les prunelles de Gapit Quesseveur brillèrent d'un éclat reconnaissant.
—Oui, n'est-ce pas que mes cloches m'obéissent? s'écria-t-il.
—Comme des servantes, à la vérité.
Pierre Mével avait quitté son banc. On entendit grincer un battant d'armoire dans la pièce voisine. Quand le fermier reparut, il tenait entre ses doigts une pistole, un jaunet de dix francs, qu'il voulut déposer ostensiblement dans la paume du sonneur.
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# book_title: Le Sonneur de Garlan
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Et, laissant glisser la provende qui s'étala comme un flot d'émeraude à ses pieds, elle le précéda dans la maison. Pierre Mével, assis à la grande table de la cuisine, déjeunait d'une tranche de pain de seigle, graissée de lard. Il essuya sa main droite à son genou et la tendit au visiteur:
--Bonjour, prononça-t-il. Prends place vis-à-vis de moi et mange... Toi, fille, apporte-nous du cidre frais.
Il en versa deux pleines écuellées.
--A ta santé, mon gars!... Je commençais croire qu'on ne te verrait plus au Kergoz!
Gapit, qui s'apprêtait à boire, redressa la nuque pour répondre:
--Ce n'est pas l'envie qui m'a manqué... J'ai eu beaucoup de chagrins, Pierre Mével.
--Oui, je sais... ta maladie... Tu n'as vraiment pas eu de chance! Nous le disions encore ces temps derniers, n'est-ce pas, Jeanne-Louise?
Cette allusion à sa «maladie», faite sur un ton d'apitoiement banal et devant celle qu'il aimait, blessa au vif la fierté du jeune homme.
Il protesta, presque avec véhémence:
--Je n'ai plus de mal nulle part et, pour la moisson d'août, je serai aussi gaillard que si je n'avais jamais été souffrant... C'est le recteur qui me l'a dit, ajouta-t-il plus doucement, non sans rougir un peu de ce mensonge.
--Dieu le veuille! articula le fermier. Et, après tout, il n'y a rien dont on ne puisse guérir, à ton âge.
Mais dans ses yeux se lisait l'incrédulité qui était au fond de sa pensée, et toute son attitude trahissait le mépris inconscient du campagnard robuste pour l'infirme.
Il y eut un silence pénible. La jeune fille, par compassion pour son ami d'autrefois, intervint:
--Ce qui est sûr, c'est que vous êtes le contraire d'un manchot. Jamais il n'y avait encore eu à Garlan de sonneur tel que vous. Cela, il n'y a qu'une voix dans la paroisse pour le déclarer.
Les prunelles de Gapit Quesseveur brillèrent d'un éclat reconnaissant.
--Oui, n'est-ce pas que mes cloches m'obéissent? s'écria-t-il.
--Comme des servantes, à la vérité.
Pierre Mével avait quitté son banc. On entendit grincer un battant d'armoire dans la pièce voisine. Quand le fermier reparut, il tenait entre ses doigts une pistole, un jaunet de dix francs, qu'il voulut déposer ostensiblement dans la paume du sonneur.—Tu sais, il y aura la pareille pour toi à chacune de tes quêtes, fit-il avec une cordialité un peu emphatique.
Mais Gapit, au lieu d'avancer la main, l'avait fourrée dans sa poche.
—Hein?... Tu refuses?... balbutia le paysan, interloqué.
Le sonneur s'était levé. Par une tension farouche de sa volonté, les poings cramponnés au rebord de la table, il s'érigeait presque droit. Ses yeux dont le bleu gris s'était soudain foncé jusqu'au noir d'encre s'attachèrent ardemment sur la jeune fille.
—Jeanne-Louise, prononça-t-il avec lenteur, c'est de vous, de vous seule, que je requiers mes œufs de Pâques. Répondez-moi, s'il vous plaît, selon votre sentiment. Vous serez ou ma vie ou ma mort. Sans vous, rien ne m'est rien, et ce que je suis venu vous quémander, c'est vous-même. Dites-moi d'un mot, d'un signe, si c'est oui ou si c'est non.
L'héritière avait écouté ce discours, les lèvres entr'ouvertes, comme frappée de stupeur, n'osant comprendre. Chez Gapit Quesseveur, tous les ressorts de la machine humaine s'étaient arrêtés. Il attendait dans une immobilité tragique la réponse de la jeune fille. Enfin, n'en pouvant plus:
—Jeanne-Louise!... implora-t-il d'un accent de supplication passionnée.
Jeanne-Louise le regarda, défit, puis renoua d'un geste automatique les cordons de son tablier à ramages, et courut se cacher au bas bout de la maison, prise d'une sorte d'affolement subit, traquée par une mystérieuse épouvante...
Gapit Quesseveur gagna la porte, les jarrets vacillants comme ceux d'un homme ivre.
En retraversant la cour, il aperçut à terre, devant lui, la jonchée de luzerne que Jeanne-Louise, au moment de son arrivée, avait laissée choir. Dans son égarement, il en ramassa une poignée et se mit à la mordiller, à la mâchonner, tout le long de la route, comme ces insensés de la fable que le délire d'amour métamorphosait en bêtes.
IV
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# book_title: Le Sonneur de Garlan
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# render_mode: prose
--Tu sais, il y aura la pareille pour toi à chacune de tes quêtes, fit-il avec une cordialité un peu emphatique.
Mais Gapit, au lieu d'avancer la main, l'avait fourrée dans sa poche.
--Hein?... Tu refuses?... balbutia le paysan, interloqué.
Le sonneur s'était levé. Par une tension farouche de sa volonté, les poings cramponnés au rebord de la table, il s'érigeait presque droit. Ses yeux dont le bleu gris s'était soudain foncé jusqu'au noir d'encre s'attachèrent ardemment sur la jeune fille.
--Jeanne-Louise, prononça-t-il avec lenteur, c'est de vous, de vous seule, que je requiers mes œufs de Pâques. Répondez-moi, s'il vous plaît, selon votre sentiment. Vous serez ou ma vie ou ma mort. Sans vous, rien ne m'est rien, et ce que je suis venu vous quémander, c'est vous-même. Dites-moi d'un mot, d'un signe, si c'est oui ou si c'est non.
L'héritière avait écouté ce discours, les lèvres entr'ouvertes, comme frappée de stupeur, n'osant comprendre. Chez Gapit Quesseveur, tous les ressorts de la machine humaine s'étaient arrêtés. Il attendait dans une immobilité tragique la réponse de la jeune fille. Enfin, n'en pouvant plus:
--Jeanne-Louise!... implora-t-il d'un accent de supplication passionnée.
Jeanne-Louise le regarda, défit, puis renoua d'un geste automatique les cordons de son tablier à ramages, et courut se cacher au bas bout de la maison, prise d'une sorte d'affolement subit, traquée par une mystérieuse épouvante...
Gapit Quesseveur gagna la porte, les jarrets vacillants comme ceux d'un homme ivre.
En retraversant la cour, il aperçut à terre, devant lui, la jonchée de luzerne que Jeanne-Louise, au moment de son arrivée, avait laissée choir. Dans son égarement, il en ramassa une poignée et se mit à la mordiller, à la mâchonner, tout le long de la route, comme ces insensés de la fable que le délire d'amour métamorphosait en bêtes.
* * * * *
IVLe Samedi Saint, veille de Pâques, après les deux jours de funèbre silence par lesquels la chrétienté commémore le trépas du Rédempteur, les cloches, on le sait, reviennent de Rome avec une âme toute neuve pour sonner la grande allégresse de la Résurrection. C'est un retour impatiemment guetté par les gamins des bourgades bretonnes. On leur a conté que les mystiques voyageuses rentrent bourrées de dragées pontificales. Il n'est que de se coucher sur leur passage, le ventre en l'air, la bouche ouverte et les yeux clos, pour recevoir à la volée, en pluie de sucre, la manne qu'elles répandent avec leurs sons.
Aussi, bien avant l'heure sacramentelle, toute la polissonnerie de Garlan était-elle attroupée sur la place, épiant le départ du sonneur pour l'église. Garçonnets et fillettes l'acclamèrent dès qu'il se montra.
Du temps de Justin Lissillour ils n'avaient éprouvé que des déceptions. Les cloches avaient beau revenir de Rome, nulles dragées ne s'échappaient de leurs flancs. C'était apparemment que Justin Lissillour ne s'entendait pas à les faire tomber: il était trop vieux... Mais avec Gapit Quesseveur, on pouvait reprendre confiance: des averses de bonbonneries pascales allaient pleuvoir.
—C'est le jour de sonner ta plus belle sonnerie, hein, Gapit!
—Vous ne croyez pas si bien dire, les enfants, répondit le jeune homme en fendant la bande piailleuse qui se rua vers le cimetière sur ses talons.
Il souriait d'un sourire étrange et triste. Son corps semblait plus déjeté que de coutume, ses épaules, plus inégales, comme si l'ancien mal l'eût ressaisi. Quand il pénétra sous la voûte du porche, où pendaient les câbles désœuvrés des cloches, les galopins, déjà étendus de leur long sur le tertre des morts, lui crièrent d'une seule voix:
—Tire dessus! Tire ferme, Gapit!
Lui, cependant, ne faisait pas mine de vouloir commencer.
A leur grand étonnement, ils le virent qui, au lieu d'empoigner les cordes, s'engageait dans l'étroit escalier de la tour.
—Tiens! Pourquoi donc grimpe-t-il là-haut? demanda quelqu'un.
—Je parie que c'est pour mieux sonner, suggéra Dorik Mélégan, l'acolyte.
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# chapter_title: Le Sonneur de Garlan
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# render_mode: prose
Le Samedi Saint, veille de Pâques, après les deux jours de funèbre silence par lesquels la chrétienté commémore le trépas du Rédempteur, les cloches, on le sait, reviennent de Rome avec une âme toute neuve pour sonner la grande allégresse de la Résurrection. C'est un retour impatiemment guetté par les gamins des bourgades bretonnes. On leur a conté que les mystiques voyageuses rentrent bourrées de dragées pontificales. Il n'est que de se coucher sur leur passage, le ventre en l'air, la bouche ouverte et les yeux clos, pour recevoir à la volée, en pluie de sucre, la manne qu'elles répandent avec leurs sons.
Aussi, bien avant l'heure sacramentelle, toute la polissonnerie de Garlan était-elle attroupée sur la place, épiant le départ du sonneur pour l'église. Garçonnets et fillettes l'acclamèrent dès qu'il se montra.
Du temps de Justin Lissillour ils n'avaient éprouvé que des déceptions. Les cloches avaient beau revenir de Rome, nulles dragées ne s'échappaient de leurs flancs. C'était apparemment que Justin Lissillour ne s'entendait pas à les faire tomber: il était trop vieux... Mais avec Gapit Quesseveur, on pouvait reprendre confiance: des averses de bonbonneries pascales allaient pleuvoir.
--C'est le jour de sonner ta plus belle sonnerie, hein, Gapit!
--Vous ne croyez pas si bien dire, les enfants, répondit le jeune homme en fendant la bande piailleuse qui se rua vers le cimetière sur ses talons.
Il souriait d'un sourire étrange et triste. Son corps semblait plus déjeté que de coutume, ses épaules, plus inégales, comme si l'ancien mal l'eût ressaisi. Quand il pénétra sous la voûte du porche, où pendaient les câbles désœuvrés des cloches, les galopins, déjà étendus de leur long sur le tertre des morts, lui crièrent d'une seule voix:
--Tire dessus! Tire ferme, Gapit!
Lui, cependant, ne faisait pas mine de vouloir commencer.
A leur grand étonnement, ils le virent qui, au lieu d'empoigner les cordes, s'engageait dans l'étroit escalier de la tour.
--Tiens! Pourquoi donc grimpe-t-il là-haut? demanda quelqu'un.
--Je parie que c'est pour mieux sonner, suggéra Dorik Mélégan, l'acolyte.Ils écoutèrent les pas de Gapit Quesseveur monter, se perdre dans la sombre spirale de pierre. Peu après, sa silhouette se dessinait en noir à travers le balustre ajouré de la galerie des cloches, et tout aussitôt les trois battants entrèrent en branle.
Dorik Mélégan avait touché juste: ce devait être, en effet, pour mieux sonner que Gapit Quesseveur avait adopté cette manière nouvelle, car jamais, de mémoire d'homme, les oreilles des paroissiens de Garlan n'avaient ouï musique aussi miraculeuse. Cela tenait à ce point du prodige que le recteur lui-même avait interrompu la lecture de son bréviaire et déserté la tonnelle de son jardin pour venir, au milieu de la bourgade, béer à cet ensorcelant carillon.
C'était comme un chœur céleste déployant des milliers d'ailes immenses dans l'azur. Tout le cri de l'espérance humaine ressuscitée, tout l'alleluia de la création rendue à la lumière, à la chaleur, à l'amour, palpitait magnifiquement sur le monde, en des accords à la fois puissants et doux, d'une amplitude et d'une suavité sans égales. Les commères, extasiées, ne savaient que joindre les mains sous le menton; messire Guéguen songeait:
—Feu Justin Lissillour ne m'avait pas trompé: il a décidément le don, ce Gapit! C'est aussi émouvant que le Cantique des Cantiques...
Mais à l'admiration succéda brusquement la peur.
L'hymne triomphale s'était changée en une sorte de plainte pesante, de gémissement solennel. Peu à peu, les coups s'assourdirent, s'espacèrent. Ils tintaient le glas, maintenant, un glas d'une tristesse inexprimable, lourd de larmes, tout gonflé de sanglots. Puis, il y eut une pause lugubre, suivie d'un vaste soupir d'agonie où l'on eût dit que l'âme de la grosse cloche s'exhalait.
Toute la bourgade en désarroi s'interrogea des yeux avec anxiété. Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier? On eut le pressentiment de quelque chose de funeste, peut-être d'irréparable.
—Jannou, à la tour! à la tour! commanda messire Guéguen au sacristain.
Celui-ci hésitait; deux paroissiens de bonne volonté, le maréchal-ferrant et le charpentier, lui offrirent leur concours.
V
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# book_title: Le Sonneur de Garlan
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# chapter_title: Le Sonneur de Garlan
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Ils écoutèrent les pas de Gapit Quesseveur monter, se perdre dans la sombre spirale de pierre. Peu après, sa silhouette se dessinait en noir à travers le balustre ajouré de la galerie des cloches, et tout aussitôt les trois battants entrèrent en branle.
Dorik Mélégan avait touché juste: ce devait être, en effet, pour mieux sonner que Gapit Quesseveur avait adopté cette manière nouvelle, car jamais, de mémoire d'homme, les oreilles des paroissiens de Garlan n'avaient ouï musique aussi miraculeuse. Cela tenait à ce point du prodige que le recteur lui-même avait interrompu la lecture de son bréviaire et déserté la tonnelle de son jardin pour venir, au milieu de la bourgade, béer à cet ensorcelant carillon.
C'était comme un chœur céleste déployant des milliers d'ailes immenses dans l'azur. Tout le cri de l'espérance humaine ressuscitée, tout l'alleluia de la création rendue à la lumière, à la chaleur, à l'amour, palpitait magnifiquement sur le monde, en des accords à la fois puissants et doux, d'une amplitude et d'une suavité sans égales. Les commères, extasiées, ne savaient que joindre les mains sous le menton; messire Guéguen songeait:
--Feu Justin Lissillour ne m'avait pas trompé: il a décidément le don, ce Gapit! C'est aussi émouvant que le Cantique des Cantiques...
Mais à l'admiration succéda brusquement la peur.
L'hymne triomphale s'était changée en une sorte de plainte pesante, de gémissement solennel. Peu à peu, les coups s'assourdirent, s'espacèrent. Ils tintaient le glas, maintenant, un glas d'une tristesse inexprimable, lourd de larmes, tout gonflé de sanglots. Puis, il y eut une pause lugubre, suivie d'un vaste soupir d'agonie où l'on eût dit que l'âme de la grosse cloche s'exhalait.
Toute la bourgade en désarroi s'interrogea des yeux avec anxiété. Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier? On eut le pressentiment de quelque chose de funeste, peut-être d'irréparable.
--Jannou, à la tour! à la tour! commanda messire Guéguen au sacristain.
Celui-ci hésitait; deux paroissiens de bonne volonté, le maréchal-ferrant et le charpentier, lui offrirent leur concours.
* * * * *
VPendant une dizaine de minutes qui parurent des siècles, on vit les trois ombres s'agiter confusément dans la chambre des cloches, sous les gueules de bronze encore frémissantes. Après quoi, Pennec, le charpentier, penché sur le rebord extérieur de la galerie, et les mains en porte-voix, cria:
—Monsieur le recteur..., montez..., montez vite!... Il est besoin de vous!...
Messire Guéguen s'élança vers le porche, aussi précipitamment que le permettait son âge et, pour la première fois de sa vie depuis qu'il était recteur de Garlan, escalada les quatre-vingt-six marches qui menaient au couronnement de l'édifice. Il était tout haletant quand il déboucha sur la plate-forme.
—Eh bien! Quoi? Qu'est-ce qu'il y a? Où est Gapit?
—Il y a qu'il a voulu se périr, le pauvre! Voyez, dit Jannou qui avait lui-même la couleur livide d'un cadavre.
Les deux autres s'écartèrent et découvrirent au prêtre le corps du sonneur, allongé sur le dos, la tête appuyée à l'un des contreforts de la flèche. La figure était toute marbrée de plaques bleuâtres: à la commissure des lèvres quelques gouttes de sang avaient perlé.
—Le malheureux! murmura messire Guéguen d'un ton où le blâme s'attendrissait de pitié.
—Le maréchal a été obligé de couper la corde de la grosse cloche presque au ras du levier,—reprit la voix dolente du sacristain... Le dommage n'est pas considérable, car elle n'était plus neuve, ajouta-t-il par manière d'excuse, dans la crainte sans doute que le desservant ne lui fît reproche d'avoir laissé détériorer le bien de l'église.
—Le maréchal ne pouvait pas donner une plus belle marque d'intelligence, dit messire Guéguen, non sans vivacité.
Il s'était agenouillé auprès du sonneur et, d'un doigt preste, avait dégrafé les vêtements, arraché le bouton de la chemise de chanvre, mis à nu la poitrine—d'où un papier glissa auquel personne ne prit garde.
—Aidez-moi à l'appuyer ici, contre cet arc-boutant.
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# book_title: Le Sonneur de Garlan
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# chapter_title: Le Sonneur de Garlan
# book_page: 14 / 24
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Pendant une dizaine de minutes qui parurent des siècles, on vit les trois ombres s'agiter confusément dans la chambre des cloches, sous les gueules de bronze encore frémissantes. Après quoi, Pennec, le charpentier, penché sur le rebord extérieur de la galerie, et les mains en porte-voix, cria:
--Monsieur le recteur..., montez..., montez vite!... Il est besoin de vous!...
Messire Guéguen s'élança vers le porche, aussi précipitamment que le permettait son âge et, pour la première fois de sa vie depuis qu'il était recteur de Garlan, escalada les quatre-vingt-six marches qui menaient au couronnement de l'édifice. Il était tout haletant quand il déboucha sur la plate-forme.
--Eh bien! Quoi? Qu'est-ce qu'il y a? Où est Gapit?
--Il y a qu'il a voulu se périr, le pauvre! Voyez, dit Jannou qui avait lui-même la couleur livide d'un cadavre.
Les deux autres s'écartèrent et découvrirent au prêtre le corps du sonneur, allongé sur le dos, la tête appuyée à l'un des contreforts de la flèche. La figure était toute marbrée de plaques bleuâtres: à la commissure des lèvres quelques gouttes de sang avaient perlé.
--Le malheureux! murmura messire Guéguen d'un ton où le blâme s'attendrissait de pitié.
--Le maréchal a été obligé de couper la corde de la grosse cloche presque au ras du levier,--reprit la voix dolente du sacristain... Le dommage n'est pas considérable, car elle n'était plus neuve, ajouta-t-il par manière d'excuse, dans la crainte sans doute que le desservant ne lui fît reproche d'avoir laissé détériorer le bien de l'église.
--Le maréchal ne pouvait pas donner une plus belle marque d'intelligence, dit messire Guéguen, non sans vivacité.
Il s'était agenouillé auprès du sonneur et, d'un doigt preste, avait dégrafé les vêtements, arraché le bouton de la chemise de chanvre, mis à nu la poitrine--d'où un papier glissa auquel personne ne prit garde.
--Aidez-moi à l'appuyer ici, contre cet arc-boutant.Tous ces curés des campagnes bretonnes sont, par nécessité, médecins des corps en même temps que des âmes. A palper la dépouille inerte de Gapit Quesseveur, messire Guéguen avait eu la satisfaction de constater que la peau était encore tiède, que les vertèbres de la nuque jouaient normalement, que les muscles avaient conservé leur souplesse. Il s'empressa d'exécuter toutes les manœuvres prescrites en pareil cas.
Les autres le regardaient faire, immobiles et pleins d'un trouble superstitieux, persuadés en leur for intérieur que c'était là quelque opération de magie.
—Vous verrez qu'il va le rappeler d'entre les morts, chuchota le sacristain.
Et presque aussitôt, en effet, le travail de la résurrection commença.
Le frisson de la vie parcourut les traits du sonneur; les paupières battirent; la gorge eut une aspiration éperdue, comme pour boire d'un seul coup toutes les puissances régénératrices éparses dans le vent printanier.
—Te Deum laudamus!... proféra le prêtre, rayonnant.
Il tira de la poche de sa soutane un cordial qui ne le quittait jamais et en versa quelques gouttes entre les lèvres de Gapit.
Celui-ci ouvrit les yeux, les promena deux ou trois secondes au-dessus de lui vers les cloches dont l'airain grondait mollement à la caresse sonore de l'air vif, puis les referma d'un clignement brusque, sans doute terrassé par une nouvelle syncope.
—Il va falloir le descendre en douceur, dit messire Guéguen... Nous le sauverons, je l'espère.
Puis, s'adressant au sacristain:
—Çà, Jannou, est-ce qu'il aurait eu quelque contrariété au cours de sa quête, par hasard?
—Pas que je sache, monsieur le recteur.
—Quelle raison a-t-il donc pu avoir, selon vous, d'attenter ainsi à ses jours?
—Si vous voulez mon idée, fit à mi-voix le sacristain, Gapit, depuis que vous l'avez nommé sonneur, n'était plus naturel.
—Quoi? Qu'est-ce que vous avez remarqué chez lui de pas naturel?
Jannou se frotta le bout du nez:
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# chapter_title: Le Sonneur de Garlan
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Tous ces curés des campagnes bretonnes sont, par nécessité, médecins des corps en même temps que des âmes. A palper la dépouille inerte de Gapit Quesseveur, messire Guéguen avait eu la satisfaction de constater que la peau était encore tiède, que les vertèbres de la nuque jouaient normalement, que les muscles avaient conservé leur souplesse. Il s'empressa d'exécuter toutes les manœuvres prescrites en pareil cas.
Les autres le regardaient faire, immobiles et pleins d'un trouble superstitieux, persuadés en leur for intérieur que c'était là quelque opération de magie.
--Vous verrez qu'il va le rappeler d'entre les morts, chuchota le sacristain.
Et presque aussitôt, en effet, le travail de la résurrection commença.
Le frisson de la vie parcourut les traits du sonneur; les paupières battirent; la gorge eut une aspiration éperdue, comme pour boire d'un seul coup toutes les puissances régénératrices éparses dans le vent printanier.
--_Te Deum laudamus!_... proféra le prêtre, rayonnant.
Il tira de la poche de sa soutane un cordial qui ne le quittait jamais et en versa quelques gouttes entre les lèvres de Gapit.
Celui-ci ouvrit les yeux, les promena deux ou trois secondes au-dessus de lui vers les cloches dont l'airain grondait mollement à la caresse sonore de l'air vif, puis les referma d'un clignement brusque, sans doute terrassé par une nouvelle syncope.
--Il va falloir le descendre en douceur, dit messire Guéguen... Nous le sauverons, je l'espère.
Puis, s'adressant au sacristain:
--Çà, Jannou, est-ce qu'il aurait eu quelque contrariété au cours de sa quête, par hasard?
--Pas que je sache, monsieur le recteur.
--Quelle raison a-t-il donc pu avoir, selon vous, d'attenter ainsi à ses jours?
--Si vous voulez mon idée, fit à mi-voix le sacristain, Gapit, depuis que vous l'avez nommé sonneur, n'était plus naturel.
--Quoi? Qu'est-ce que vous avez remarqué chez lui de pas naturel?
Jannou se frotta le bout du nez:—Son amour pour ses cloches, monsieur le recteur..., car elles étaient devenues les siennes, et non plus celles de la paroisse. Il ne parlait que d'elles, ne vivait que pour elles. Demandez-lui, s'il en réchappe, combien de fois je lui ai répété: «Gapit, tu te plais trop avec les cloches. Cela te portera malheur»... Les cloches, c'est comme les sirènes: qui leur donne son âme, leur livre aussi, tôt ou tard, son corps par-dessus le marché... Gapit Quesseveur refusait de le croire... N'empêche qu'à l'heure qu'il est, monsieur le recteur, sans vous, sans votre oraison...
—C'est bon, c'est bon, interrompit messire Guéguen. Pour un peu, à vous entendre, ce seraient les cloches qui auraient essayé de pendre le sonneur. Enfin, l'essentiel est qu'elles n'y aient pas complètement réussi... Veillez à la descente, mes braves! continua-t-il, en se tournant vers les deux artisans.
Ceux-ci soulevèrent Gapit, l'un par les aisselles, l'autre par les jambes, et, précédés du sacristain, qui n'avait pas négligé de s'emparer de la corde, ils s'engouffrèrent avec leur faix humain dans le noir de l'escalier. Le recteur se disposait à s'y aventurer derrière eux, lorsqu'il avisa, traînant sur le parquet, une enveloppe de lettre, tombée là comme un message d'en-haut. Il se baissa pour la ramasser. Elle était toute constellée de pains à cacheter multicolores et exhibait, au recto, en guise de suscription, cette formulette d'écolier:
Celui qui ce papier trouvera A Gapit Quesseveur le rendra, Et surtout point ne le lira, Sinon en enfer il ira.
—Voilà une défense riche de promesses, se dit le vieux prêtre. Enfreignons-la donc sans scrupule, malgré les foudres dont elle nous menace.
Et, joignant l'acte à la parole, il fit sauter les cachets.
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--Son amour pour ses cloches, monsieur le recteur..., car elles étaient devenues les siennes, et non plus celles de la paroisse. Il ne parlait que d'elles, ne vivait que pour elles. Demandez-lui, s'il en réchappe, combien de fois je lui ai répété: «Gapit, tu te plais trop avec les cloches. Cela te portera malheur»... Les cloches, c'est comme les sirènes: qui leur donne son âme, leur livre aussi, tôt ou tard, son corps par-dessus le marché... Gapit Quesseveur refusait de le croire... N'empêche qu'à l'heure qu'il est, monsieur le recteur, sans vous, sans votre oraison...
--C'est bon, c'est bon, interrompit messire Guéguen. Pour un peu, à vous entendre, ce seraient les cloches qui auraient essayé de pendre le sonneur. Enfin, l'essentiel est qu'elles n'y aient pas complètement réussi... Veillez à la descente, mes braves! continua-t-il, en se tournant vers les deux artisans.
Ceux-ci soulevèrent Gapit, l'un par les aisselles, l'autre par les jambes, et, précédés du sacristain, qui n'avait pas négligé de s'emparer de la corde, ils s'engouffrèrent avec leur faix humain dans le noir de l'escalier. Le recteur se disposait à s'y aventurer derrière eux, lorsqu'il avisa, traînant sur le parquet, une enveloppe de lettre, tombée là comme un message d'en-haut. Il se baissa pour la ramasser. Elle était toute constellée de pains à cacheter multicolores et exhibait, au recto, en guise de suscription, cette formulette d'écolier:
Celui qui ce papier trouvera A Gapit Quesseveur le rendra, Et surtout point ne le lira, Sinon en enfer il ira.
--Voilà une défense riche de promesses, se dit le vieux prêtre. Enfreignons-la donc sans scrupule, malgré les foudres dont elle nous menace.
Et, joignant l'acte à la parole, il fit sauter les cachets.Ce qu'il trouva, ce fut une de ces médiocres «images de première communion» où sont représentés des enfants bien sages et très endimanchés, s'agenouillant à la Table sainte pour y recevoir l'Eucharistie. Elle était fanée, jaunie, cette image, vieille déjà de près de douze ans;—mais, pour subsister encore presque intacte, de quels soins pieux n'avait-elle pas dû être l'objet! Au dos, une plume maladroite avait tracé, en des caractères d'une application laborieuse, cette dédicace: «A mon camarade de catéchisme (sic), Gapit Quesseveur, souvenir de nos Pâques». Et c'était signé: «Jeanne-Louise Mével, du Kergoz, paroisse de Garlan, arrondissement de Morlaix, Finistère.»
—Tiens! tiens! tiens!... se récria sur trois intonations différentes le recteur.
Ces quatre lignes, dans leur brève simplicité, venaient de lui en apprendre plus long que tous les radotages de cet imbécile de Jannou.
Ses regards allèrent de la petite image puérile au levier de la grosse cloche, veuf de sa corde; plongèrent à plus de cent pieds au dessous de lui dans le terroir onduleux, strié de vallons, bosselé de collines, dont il était le maître spirituel; s'attardèrent un moment sur les toits du Kergoz, reconnaissables, dans le fouillis des verdures, à leurs cheminées blanches, dorées de soleil; puis se perdirent au fond du ciel vaste, du jeune ciel velouté d'avril, tendu comme une soie immense sur les lointains resplendissants.
—Vos voies, Seigneur, sont impénétrables, murmura-t-il en inclinant sa toison de boucles grises où la tonsure luisait comme une fontaine parmi des saules.
Et, après avoir logé la précieuse enveloppe dans la ceinture de sa soutane, il descendit.
VI
Gapit Quesseveur fut pendant trois semaines entre la vie et la mort. Et, pendant trois semaines, Jeanne-Louise Mével ne bougea pour ainsi dire pas d'auprès du lit-clos où il se débattait en proie à d'effrayants accès de délire, suivis d'étranges torpeurs encore plus effrayantes.
Dès le samedi, sur le soir, elle s'était présentée chez Gritta la veuve.
—Je viens de la part de monsieur le recteur, avait-elle dit sans autre explication.
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Ce qu'il trouva, ce fut une de ces médiocres «images de première communion» où sont représentés des enfants bien sages et très endimanchés, s'agenouillant à la Table sainte pour y recevoir l'Eucharistie. Elle était fanée, jaunie, cette image, vieille déjà de près de douze ans;--mais, pour subsister encore presque intacte, de quels soins pieux n'avait-elle pas dû être l'objet! Au dos, une plume maladroite avait tracé, en des caractères d'une application laborieuse, cette dédicace: «A mon camarade de catéchisme (_sic_), Gapit Quesseveur, souvenir de nos Pâques». Et c'était signé: «Jeanne-Louise Mével, du Kergoz, paroisse de Garlan, arrondissement de Morlaix, Finistère.»
--Tiens! tiens! tiens!... se récria sur trois intonations différentes le recteur.
Ces quatre lignes, dans leur brève simplicité, venaient de lui en apprendre plus long que tous les radotages de cet imbécile de Jannou.
Ses regards allèrent de la petite image puérile au levier de la grosse cloche, veuf de sa corde; plongèrent à plus de cent pieds au dessous de lui dans le terroir onduleux, strié de vallons, bosselé de collines, dont il était le maître spirituel; s'attardèrent un moment sur les toits du Kergoz, reconnaissables, dans le fouillis des verdures, à leurs cheminées blanches, dorées de soleil; puis se perdirent au fond du ciel vaste, du jeune ciel velouté d'avril, tendu comme une soie immense sur les lointains resplendissants.
--Vos voies, Seigneur, sont impénétrables, murmura-t-il en inclinant sa toison de boucles grises où la tonsure luisait comme une fontaine parmi des saules.
Et, après avoir logé la précieuse enveloppe dans la ceinture de sa soutane, il descendit.
* * * * *
VI
Gapit Quesseveur fut pendant trois semaines entre la vie et la mort. Et, pendant trois semaines, Jeanne-Louise Mével ne bougea pour ainsi dire pas d'auprès du lit-clos où il se débattait en proie à d'effrayants accès de délire, suivis d'étranges torpeurs encore plus effrayantes.
Dès le samedi, sur le soir, elle s'était présentée chez Gritta la veuve.
--Je viens de la part de monsieur le recteur, avait-elle dit sans autre explication.Et elle s'était installée à demeure au chevet de Gapit. Détermination qui ne parut singulière à personne dans la bourgade, puisque cependant l'homme de Dieu l'avait inspirée et que Pierre Mével lui-même, loin de s'en montrer mécontent, s'y associait, à sa manière, en attelant tous les seconds jours son tilbury vert-pomme pour aller à Morlaix quérir le docteur. Car, cette fois, on n'eut point recours à la rebouteuse de Plougaznou, ni non plus aux onguents variés des matrones, conseillères habituelles de Gritta.
—A d'autres maux il faut d'autres remèdes, avait déclaré Jeanne-Louise, dès l'abord, avec une autorité douce, mais ferme.
Sur le banc-dossier s'alignèrent de menues fioles aux étiquettes inintelligibles, que la jeune fille manipulait seule. Les élixirs contenus dans leurs flancs avaient-ils une vertu plus efficace que l'eau du Rélecq ou celle de Saint-Laurent-du-Pouldour? Ce qui est sûr, c'est qu'un matin,—un joli matin de mai, sentant la menthe et le chèvrefeuille,—la fièvre céda. Le médecin, après un rapide coup d'œil sur le malade qui reposait comme un enfant, annonça qu'on entrait dorénavant dans la période réparatrice.
Gapit Quesseveur était sauvé.
Tout Garlan, que le drame avait passionné, bien qu'il n'en soupçonnât point les vraies causes, tout Garlan poussa un soupir de soulagement, comme si les destinées de la paroisse eussent été liées à celles du sonneur. Mais nulle action de grâces n'égala en ferveur celle que Jeanne-Louise Mével entonna dans le secret de ses pensées.
Le docteur n'eut pas plus tôt pris congé qu'elle dit à la vieille Gritta, d'une voix qui s'efforçait de rester calme, mais où tremblotaient des sanglots:
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Et elle s'était installée à demeure au chevet de Gapit. Détermination qui ne parut singulière à personne dans la bourgade, puisque cependant l'homme de Dieu l'avait inspirée et que Pierre Mével lui-même, loin de s'en montrer mécontent, s'y associait, à sa manière, en attelant tous les seconds jours son tilbury vert-pomme pour aller à Morlaix quérir le docteur. Car, cette fois, on n'eut point recours à la rebouteuse de Plougaznou, ni non plus aux onguents variés des matrones, conseillères habituelles de Gritta.
--A d'autres maux il faut d'autres remèdes, avait déclaré Jeanne-Louise, dès l'abord, avec une autorité douce, mais ferme.
Sur le banc-dossier s'alignèrent de menues fioles aux étiquettes inintelligibles, que la jeune fille manipulait seule. Les élixirs contenus dans leurs flancs avaient-ils une vertu plus efficace que l'eau du Rélecq ou celle de Saint-Laurent-du-Pouldour? Ce qui est sûr, c'est qu'un matin,--un joli matin de mai, sentant la menthe et le chèvrefeuille,--la fièvre céda. Le médecin, après un rapide coup d'œil sur le malade qui reposait comme un enfant, annonça qu'on entrait dorénavant dans la période réparatrice.
Gapit Quesseveur était sauvé.
Tout Garlan, que le drame avait passionné, bien qu'il n'en soupçonnât point les vraies causes, tout Garlan poussa un soupir de soulagement, comme si les destinées de la paroisse eussent été liées à celles du sonneur. Mais nulle action de grâces n'égala en ferveur celle que Jeanne-Louise Mével entonna dans le secret de ses pensées.
Le docteur n'eut pas plus tôt pris congé qu'elle dit à la vieille Gritta, d'une voix qui s'efforçait de rester calme, mais où tremblotaient des sanglots:—Maintenant que votre fils est hors de danger, il est plus que temps que je m'en retourne chez nous, où les choses du ménage sont un peu à l'abandon. D'ailleurs, Gapit ne tardera pas à recouvrer son entendement, et l'avis de monsieur le recteur est que je m'éloigne avant qu'il ne regarde autour de lui, de peur que, pour une raison ou pour une autre, la vue d'une étrangère dans la chambre ne lui donne une brusque émotion... Avec les malades de son espèce, il suffit d'un rien, et tout est à recommencer... Il ne faut même pas qu'il sache que je l'ai soigné, comprenez-vous? Ne prononcez pas mon nom la première... Il y a peut-être en lui des choses dont il n'est pas bon qu'il se souvienne trop vite. Laissez-le se chercher, se rappeler... Si, alors, il s'informe de moi, mais à cette condition seulement, vous lui remettrez, s'il vous plaît, la lettre que je m'en vais incontinent lui faire.
—Qu'il en soit selon votre volonté et celle de messire Guéguen, répondit avec componction l'excellente femme qui, depuis l'«accident» de Gapit, vénérait en l'héritière du Kergoz une incarnation de la bonté céleste, l'ange même du dévouement.
La burette d'encre et la plume dont le médecin se servait pour libeller ses ordonnances étaient sur la table. Jeanne-Louise tira de la devantière de son tablier la feuille de papier à bordure bleue qu'elle s'était procurée chez l'institutrice du village et, de sa main la plus posée, elle écrivit:
«Ceci, Gapit Quesseveur, est pour vous donner à connaître que, le lendemain du jour où je vous fis, sans le vouloir, une peine si grande, monsieur le recteur vint au Kergoz m'apporter l'image qui est sous ce pli. «S'il meurt, me dit-il, épinglez-la au mur près de votre bénitier, afin que, matin et soir, elle vous fasse souvenir de prier pour son âme. S'il survit, eh bien! votre cœur vous conseillera si vous devez la garder ou la rendre.» Merci à Dieu, vous survivrez, Gapit. Je vous la restitue donc. Ainsi me l'a conseillé mon cœur. Mais, après ce que vous avez souffert à cause de moi, le vôtre n'aura-t-il pas changé d'intentions? Selon ce qu'il vous dictera, je serai votre heureuse ou votre malheureuse servante.»
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# chapter_title: Le Sonneur de Garlan
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--Maintenant que votre fils est hors de danger, il est plus que temps que je m'en retourne chez nous, où les choses du ménage sont un peu à l'abandon. D'ailleurs, Gapit ne tardera pas à recouvrer son entendement, et l'avis de monsieur le recteur est que je m'éloigne avant qu'il ne regarde autour de lui, de peur que, pour une raison ou pour une autre, la vue d'une étrangère dans la chambre ne lui donne une brusque émotion... Avec les malades de son espèce, il suffit d'un rien, et tout est à recommencer... Il ne faut même pas qu'il sache que je l'ai soigné, comprenez-vous? Ne prononcez pas mon nom la première... Il y a peut-être en lui des choses dont il n'est pas bon qu'il se souvienne trop vite. Laissez-le se chercher, se rappeler... Si, alors, il s'informe de moi, mais à cette condition seulement, vous lui remettrez, s'il vous plaît, la lettre que je m'en vais incontinent lui faire.
--Qu'il en soit selon votre volonté et celle de messire Guéguen, répondit avec componction l'excellente femme qui, depuis l'«accident» de Gapit, vénérait en l'héritière du Kergoz une incarnation de la bonté céleste, l'ange même du dévouement.
La burette d'encre et la plume dont le médecin se servait pour libeller ses ordonnances étaient sur la table. Jeanne-Louise tira de la devantière de son tablier la feuille de papier à bordure bleue qu'elle s'était procurée chez l'institutrice du village et, de sa main la plus posée, elle écrivit:
«Ceci, Gapit Quesseveur, est pour vous donner à connaître que, le lendemain du jour où je vous fis, sans le vouloir, une peine si grande, monsieur le recteur vint au Kergoz m'apporter l'image qui est sous ce pli. «S'il meurt, me dit-il, épinglez-la au mur près de votre bénitier, afin que, matin et soir, elle vous fasse souvenir de prier pour son âme. S'il survit, eh bien! votre cœur vous conseillera si vous devez la garder ou la rendre.» Merci à Dieu, vous survivrez, Gapit. Je vous la restitue donc. Ainsi me l'a conseillé mon cœur. Mais, après ce que vous avez souffert à cause de moi, le vôtre n'aura-t-il pas changé d'intentions? Selon ce qu'il vous dictera, je serai votre heureuse ou votre malheureuse servante.»Et elle signa, en gros caractères, comme jadis, au temps de leurs amours enfantines:
»JEANNE-LOUISE MÉVEL, du Kergoz, paroisse de Garlan.»
Un quart d'heure plus tard, après une courte visite au presbytère, elle dévalait, vive comme l'espérance, la pente caillouteuse du chemin creux que, trois semaines auparavant, Gapit Quesseveur avait gravi comme un calvaire, l'âme triste jusqu'à la mort...
Cinq jours passèrent,—cinq jours longs comme des éternités pour l'attente angoissée de la jeune fille, cinq jours pendant lesquels tout son être flotta comme en dérive, ballotté entre la confiance et le doute... Si, pourtant, il n'allait plus vouloir d'elle, à présent! Si elle ne pouvait plus être à ses yeux qu'un objet d'horreur et d'exécration, après l'abominable péché qu'il avait failli consommer pour l'amour d'elle?...
A quoi Pierre Mével objectait en son verbe rude, tout pétri d'orgueil paysan:
—Il faudrait voir ça, par exemple, qu'un sonneur de quatre sous fût assez benêt pour garder rancune à l'unique héritière du Kergoz!...
L'argument, loin d'apaiser les craintes de Jeanne-Louise, les exaspérait.
—Ce benêt-là, songeait-elle, vous a dit naguère: «Je ne veux pas de votre argent!» Pourquoi ne me dirait-il pas aujourd'hui: «Je n'ai plus que faire de votre tendresse»?
Et ses affres la ressaisissaient de plus belle.
A la sixième aube, elle n'y tint plus.
—Il en sera ce qui sera, mais j'en aurai le cœur net.
Elle revêtit son châle à franges, comme pour un «pardon», ajusta sur ses cheveux, lissés en bandeaux, sa coiffe la plus fine dont les barbes palpitaient à ses tempes comme deux ailes, descendit l'escalier sur ses bas, pour ne donner l'éveil à personne dans la maison encore endormie, puis, ayant chaussé ses «claques» auprès du seuil, se dirigea d'un pas résolu vers le bourg.
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# book_title: Le Sonneur de Garlan
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Et elle signa, en gros caractères, comme jadis, au temps de leurs amours enfantines:
»JEANNE-LOUISE MÉVEL, _du Kergoz, paroisse de Garlan_.»
* * * * *
Un quart d'heure plus tard, après une courte visite au presbytère, elle dévalait, vive comme l'espérance, la pente caillouteuse du chemin creux que, trois semaines auparavant, Gapit Quesseveur avait gravi comme un calvaire, l'âme triste jusqu'à la mort...
* * * * *
Cinq jours passèrent,--cinq jours longs comme des éternités pour l'attente angoissée de la jeune fille, cinq jours pendant lesquels tout son être flotta comme en dérive, ballotté entre la confiance et le doute... Si, pourtant, il n'allait plus vouloir d'elle, à présent! Si elle ne pouvait plus être à ses yeux qu'un objet d'horreur et d'exécration, après l'abominable péché qu'il avait failli consommer pour l'amour d'elle?...
A quoi Pierre Mével objectait en son verbe rude, tout pétri d'orgueil paysan:
--Il faudrait voir ça, par exemple, qu'un sonneur de quatre sous fût assez benêt pour garder rancune à l'unique héritière du Kergoz!...
L'argument, loin d'apaiser les craintes de Jeanne-Louise, les exaspérait.
--Ce benêt-là, songeait-elle, vous a dit naguère: «Je ne veux pas de votre argent!» Pourquoi ne me dirait-il pas aujourd'hui: «Je n'ai plus que faire de votre tendresse»?
Et ses affres la ressaisissaient de plus belle.
A la sixième aube, elle n'y tint plus.
--Il en sera ce qui sera, mais j'en aurai le cœur net.
Elle revêtit son châle à franges, comme pour un «pardon», ajusta sur ses cheveux, lissés en bandeaux, sa coiffe la plus fine dont les barbes palpitaient à ses tempes comme deux ailes, descendit l'escalier sur ses bas, pour ne donner l'éveil à personne dans la maison encore endormie, puis, ayant chaussé ses «claques» auprès du seuil, se dirigea d'un pas résolu vers le bourg.Elle touchait à la mi-route, quand les premières notes de l'Angélus saluèrent le soleil naissant. En dévote «fille de Marie», elle se mit à réciter l'Ave; mais, subitement, les versets latins se figèrent à ses lèvres. Comme le samedi de malheur où Gapit avait tenté de se périr, la sonnerie matinale, ses claires volées à peine dispersées dans le ciel, venait, presque sans transition, de s'alourdir en glas.
Qui donc était mort à Garlan?
Une idée terrible, une idée folle traversa l'esprit de Jeanne-Louise.
—Seigneur Dieu! Pourvu que ce ne soit pas lui!...
Et il lui sembla que les coups funèbres tombant deux par deux lui tintaient fatidiquement aux oreilles:
—C'est lui!... c'est lui!...
Elle essaya de courir, aiguillonnée par une soif impérieuse de savoir... Mais ses jambes se dérobaient sous elle. De faiblesse elle dut s'appuyer au talus, le front moite, le sein battant. Et voici qu'elle n'eut plus envie de rien, sinon de mourir là, sur l'heure, afin que son corps fût joint à celui de Gapit et qu'on dît d'eux, comme dans la complainte d'«Isabelle Le Cam»:
Ils ont partagé la même fosse, S'ils n'ont point partagé le même lit...
Un bruit de pieds nus dévalant au galop vers elle vint l'arracher à sa prostration. Elle feignit de reprendre sa marche. Du fond de la ténèbre verte, toute criblée de gouttes de lumière, une petite forme humaine, pelotonnée dans son élan, déboula comme un lièvre. Pour un peu, le gamin buttait contre elle. Alors seulement, elle reconnut Dorik Mélégan, l'acolyte. D'une voix saccadée, qui s'étouffait dans sa gorge, elle lui demanda, à brûle-pourpoint:
—C'est moi que tu cherches? Gapit est mort?
Et comme l'enfant de chœur ne disait mot, ahuri, l'haleine coupée:
—Parle, au nom du Christ!... Parle!...
—Gapit? s'exclama-t-il enfin, avec un rire fendu de guingois dans sa face de pleine lune, saupoudrée de taches de rousseur,—Gapit? mais c'est lui-même qui m'envoie vous dire d'arriver, d'arriver vite... Et il n'est pas en volonté de mourir, non-da!... Celle qui a trépassé cette nuit, c'est...
Jeanne-Louise n'en écouta pas davantage. Que lui importait qui avait trépassé, du moment que Gapit Quesseveur était en vie et qu'il souhaitait de la revoir!
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Elle touchait à la mi-route, quand les premières notes de l'Angélus saluèrent le soleil naissant. En dévote «fille de Marie», elle se mit à réciter l'_Ave_; mais, subitement, les versets latins se figèrent à ses lèvres. Comme le samedi de malheur où Gapit avait tenté de se périr, la sonnerie matinale, ses claires volées à peine dispersées dans le ciel, venait, presque sans transition, de s'alourdir en glas.
Qui donc était mort à Garlan?
Une idée terrible, une idée folle traversa l'esprit de Jeanne-Louise.
--Seigneur Dieu! Pourvu que ce ne soit pas lui!...
Et il lui sembla que les coups funèbres tombant deux par deux lui tintaient fatidiquement aux oreilles:
--C'est lui!... c'est lui!...
Elle essaya de courir, aiguillonnée par une soif impérieuse de savoir... Mais ses jambes se dérobaient sous elle. De faiblesse elle dut s'appuyer au talus, le front moite, le sein battant. Et voici qu'elle n'eut plus envie de rien, sinon de mourir là, sur l'heure, afin que son corps fût joint à celui de Gapit et qu'on dît d'eux, comme dans la complainte d'«Isabelle Le Cam»:
Ils ont partagé la même fosse, S'ils n'ont point partagé le même lit...
Un bruit de pieds nus dévalant au galop vers elle vint l'arracher à sa prostration. Elle feignit de reprendre sa marche. Du fond de la ténèbre verte, toute criblée de gouttes de lumière, une petite forme humaine, pelotonnée dans son élan, déboula comme un lièvre. Pour un peu, le gamin buttait contre elle. Alors seulement, elle reconnut Dorik Mélégan, l'acolyte. D'une voix saccadée, qui s'étouffait dans sa gorge, elle lui demanda, à brûle-pourpoint:
--C'est moi que tu cherches? Gapit est mort?
Et comme l'enfant de chœur ne disait mot, ahuri, l'haleine coupée:
--Parle, au nom du Christ!... Parle!...
--Gapit? s'exclama-t-il enfin, avec un rire fendu de guingois dans sa face de pleine lune, saupoudrée de taches de rousseur,--Gapit? mais c'est lui-même qui m'envoie vous dire d'arriver, d'arriver vite... Et il n'est pas en volonté de mourir, non-da!... Celle qui a trépassé cette nuit, c'est...
Jeanne-Louise n'en écouta pas davantage. Que lui importait qui avait trépassé, du moment que Gapit Quesseveur était en vie et qu'il souhaitait de la revoir!
* * * * *VII
—Vous êtes bien faraude pour un jour semainier, Jeanne-Louise.
Elle répondait vaguement de la tête aux propos des commères qui la bonjouraient d'un côté à l'autre de la place. Encore qu'elle eût ralenti son pas, elle avait l'air de glisser au-dessus du sol, soulevée comme par un fluide.
La porte des Quesseveur baillait toute large, à l'extrémité du courtil, foisonnant d'herbe folle, ou, comme un blanc bouquet de mariée, le sureau déjà fleurissait. Près de franchir le seuil, la fille du Kergoz s'arrêta défaillante, prise d'une sorte de vertige de toute l'âme, dans l'émotion de cette minute suprême. Mais, avec la mystérieuse divination des malades—et des amoureux,—Gapit avait pressenti son approche.
Il appela comme en songe:
—Jeanne-Louise!...
Elle entra.
Un rayon de soleil, filtré par l'écartement des rideaux de grosse percaline qui garnissaient la fenêtre, sabrait d'une étincelante lame d'or la pénombre religieuse du logis. Des flammes roses s'allumaient de-ci de-là dans les luisants des vieux meubles. La chanson discrète d'un rouet décelait seule la présence de Gritta la veuve, dans l'angle le plus obscur de la pièce, là où s'entassaient, en hiver, les fagots d'ajonc.
De son lit, Gapit tendit la main à Jeanne-Louise, qui la pressa légèrement. Ce furent, en cet instant solennel, toutes leurs effusions. L'héritière s'assit sur le banc-dossier où elle avait passé tant de veilles, expié tant de remords, agité tant de rêves. Elle n'osait attacher ses yeux sur Gapit. Lui, en revanche, l'enveloppait, la couvait tout entière du regard profond et chaud de ses prunelles pâlies. Et il y avait entre eux un silence plein de choses ineffables, une communion enchantée.
Le jeune homme, à la fin, prit la parole:
—Ainsi, murmura-t-il d'un ton si faible qu'on eût dit un souffle, ainsi, c'est vrai que tu consens à être mienne?
Instinctivement et sans effort, il revenait avec elle au tutoiement de leur enfance. Elle répondit, les paupières toujours baissées:
—Oui, Gapit.
Il respira longuement; puis, après une pause:
—Et tu n'auras pas honte de moi, infirme, maléficié..., plus maléficié encore, peut-être, qu'avant le... le retour des cloches?
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VII
--Vous êtes bien faraude pour un jour semainier, Jeanne-Louise.
Elle répondait vaguement de la tête aux propos des commères qui la bonjouraient d'un côté à l'autre de la place. Encore qu'elle eût ralenti son pas, elle avait l'air de glisser au-dessus du sol, soulevée comme par un fluide.
La porte des Quesseveur baillait toute large, à l'extrémité du courtil, foisonnant d'herbe folle, ou, comme un blanc bouquet de mariée, le sureau déjà fleurissait. Près de franchir le seuil, la fille du Kergoz s'arrêta défaillante, prise d'une sorte de vertige de toute l'âme, dans l'émotion de cette minute suprême. Mais, avec la mystérieuse divination des malades--et des amoureux,--Gapit avait pressenti son approche.
Il appela comme en songe:
--Jeanne-Louise!...
Elle entra.
Un rayon de soleil, filtré par l'écartement des rideaux de grosse percaline qui garnissaient la fenêtre, sabrait d'une étincelante lame d'or la pénombre religieuse du logis. Des flammes roses s'allumaient de-ci de-là dans les luisants des vieux meubles. La chanson discrète d'un rouet décelait seule la présence de Gritta la veuve, dans l'angle le plus obscur de la pièce, là où s'entassaient, en hiver, les fagots d'ajonc.
De son lit, Gapit tendit la main à Jeanne-Louise, qui la pressa légèrement. Ce furent, en cet instant solennel, toutes leurs effusions. L'héritière s'assit sur le banc-dossier où elle avait passé tant de veilles, expié tant de remords, agité tant de rêves. Elle n'osait attacher ses yeux sur Gapit. Lui, en revanche, l'enveloppait, la couvait tout entière du regard profond et chaud de ses prunelles pâlies. Et il y avait entre eux un silence plein de choses ineffables, une communion enchantée.
Le jeune homme, à la fin, prit la parole:
--Ainsi, murmura-t-il d'un ton si faible qu'on eût dit un souffle, ainsi, c'est vrai que tu consens à être mienne?
Instinctivement et sans effort, il revenait avec elle au tutoiement de leur enfance. Elle répondit, les paupières toujours baissées:
--Oui, Gapit.
Il respira longuement; puis, après une pause:
--Et tu n'auras pas honte de moi, infirme, maléficié..., plus maléficié encore, peut-être, qu'avant le... le retour des cloches?Elle dit avec une assurance tranquille, et en le dévisageant bien en face, cette fois:
—Non, Gapit.
—Tu es une brave, Jeanne-Louise Mével, comme il y en a peu.
Et, la voix vibrante d'une énergie concentrée, il continua:
—Mais je peux te le dire maintenant: grâce à toi, Jeanne-Louise, il sera aussi sain, aussi droit..., oui, aussi droit, tu m'entends, que le plus fier luron de la paroisse, celui qui, le soir de tes noces, mènera le jabadaw avec toi sur l'aire à battre du Kergoz!...
Elle avait levé vers lui des yeux inquiets, se demandant s'il ne parlait pas encore dans le délire de la fièvre.
Il pénétra son sentiment.
—Tu crois que je divague, ou que je débite un conte de fées. C'est pourtant la vérité vraie. Je sens bien que, depuis un mois, mon corps n'est plus le même. Je suis comme si l'on m'avait mis des ressorts tout neufs, à la place des autres qui étaient cassés... Tiens, pas plus tard que la nuit dernière, j'en ai fait l'épreuve. Pendant que ma mère dormait, je suis descendu de mon lit et, sur ce banc où te voilà, je me suis campé tout debout... Juge de ma joie: je n'étais plus noué; j'avais les membres aussi souples qu'un poulain de chez toi... Et comment cela est-il advenu? Par toi, Jeanne-Louise, parce que j'ai voulu mourir à cause de toi... Là où j'allais chercher la mort, tu m'as fait retrouver la vie, toute la vie, Jeanne-Louise, comme au temps où je te dénichais des oiseaux dans les arbres du Kergoz... Vois plutôt!
D'un mouvement brusque il s'était dressé sur son séant et, avant que la jeune fille, stupéfaite, eût pu tenter un geste pour le retenir, il était assis auprès d'elle, sur le banc-dossier, habillé du tricot de laine et du pantalon de bure qu'il avait lui-même tirés de l'armoire, à l'insu de Gritta, dans la nuit.
La crise meurtrière dont il achevait de sortir victorieux l'avait, en effet, labouré, retourné, renouvelé, transfiguré de fond en comble. Des ruines de l'ancien Gapit, un Gapit intact avait surgi, hâve encore et décharné, mais d'aplomb, avec la mine fière d'un jeune lutteur qui viendrait de promener autour de l'arène le mouton, prix du combat.
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Elle dit avec une assurance tranquille, et en le dévisageant bien en face, cette fois:
--Non, Gapit.
--Tu es une brave, Jeanne-Louise Mével, comme il y en a peu.
Et, la voix vibrante d'une énergie concentrée, il continua:
--Mais je peux te le dire maintenant: grâce à toi, Jeanne-Louise, il sera aussi sain, aussi droit..., oui, aussi droit, tu m'entends, que le plus fier luron de la paroisse, celui qui, le soir de tes noces, mènera le jabadaw avec toi sur l'aire à battre du Kergoz!...
Elle avait levé vers lui des yeux inquiets, se demandant s'il ne parlait pas encore dans le délire de la fièvre.
Il pénétra son sentiment.
--Tu crois que je divague, ou que je débite un conte de fées. C'est pourtant la vérité vraie. Je sens bien que, depuis un mois, mon corps n'est plus le même. Je suis comme si l'on m'avait mis des ressorts tout neufs, à la place des autres qui étaient cassés... Tiens, pas plus tard que la nuit dernière, j'en ai fait l'épreuve. Pendant que ma mère dormait, je suis descendu de mon lit et, sur ce banc où te voilà, je me suis campé tout debout... Juge de ma joie: je n'étais plus noué; j'avais les membres aussi souples qu'un poulain de chez toi... Et comment cela est-il advenu? Par toi, Jeanne-Louise, parce que j'ai voulu mourir à cause de toi... Là où j'allais chercher la mort, tu m'as fait retrouver la vie, toute la vie, Jeanne-Louise, comme au temps où je te dénichais des oiseaux dans les arbres du Kergoz... Vois plutôt!
D'un mouvement brusque il s'était dressé sur son séant et, avant que la jeune fille, stupéfaite, eût pu tenter un geste pour le retenir, il était assis auprès d'elle, sur le banc-dossier, habillé du tricot de laine et du pantalon de bure qu'il avait lui-même tirés de l'armoire, à l'insu de Gritta, dans la nuit.
La crise meurtrière dont il achevait de sortir victorieux l'avait, en effet, labouré, retourné, renouvelé, transfiguré de fond en comble. Des ruines de l'ancien Gapit, un Gapit intact avait surgi, hâve encore et décharné, mais d'aplomb, avec la mine fière d'un jeune lutteur qui viendrait de promener autour de l'arène le mouton, prix du combat.Jeanne-Louise qui n'osait en croire ses yeux lui souriait, muette, pétrifiée. Il se pencha sur elle et, la serrant contre lui d'une étreinte ardente:
—Tu as fait ce miracle, douce jolie!...
—Il n'y a de miracles que de la part de Dieu! lança du dehors, par la porte ouverte, une voix semi-joviale, semi-bougonnante. C'était messire Guéguen qui, renseigné par Dorik Mélégan, s'offrait, à l'issue de sa messe basse, le plaisir de contempler son œuvre, en surprenant ses deux catéchistes d'autrefois dans leur premier tête-à-tête de fiancés.
Au prône du dimanche suivant, qui était le troisième dimanche d'avant la Pentecôte, les gens de Garlan furent officiellement avertis qu'«il y avait promesse de mariage entre Agapit Quesseveur, du bourg, et Jeanne-Louise Mével, de la tenue du Kergoz».
—Les personnes qui connaîtraient quelque empêchement à cette union, ajouta le recteur, selon la formule canonique, sont dans l'obligation de nous le révéler, sous peine d'encourir les foudres de l'Église.
Il ne se trouva pas d'empêchement valable, paraît-il, car c'est de la bouche du propre fils de Jeanne-Louise Mével et d'Agapit Quesseveur qu'ont été recueillis, en terroir morlaisien, les détails de cette véridique histoire.
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# book_title: Le Sonneur de Garlan
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Jeanne-Louise qui n'osait en croire ses yeux lui souriait, muette, pétrifiée. Il se pencha sur elle et, la serrant contre lui d'une étreinte ardente:
--Tu as fait ce miracle, douce jolie!...
--Il n'y a de miracles que de la part de Dieu! lança du dehors, par la porte ouverte, une voix semi-joviale, semi-bougonnante. C'était messire Guéguen qui, renseigné par Dorik Mélégan, s'offrait, à l'issue de sa messe basse, le plaisir de contempler son œuvre, en surprenant ses deux catéchistes d'autrefois dans leur premier tête-à-tête de fiancés.
* * * * *
Au prône du dimanche suivant, qui était le troisième dimanche d'avant la Pentecôte, les gens de Garlan furent officiellement avertis qu'«il y avait promesse de mariage entre Agapit Quesseveur, du bourg, et Jeanne-Louise Mével, de la tenue du Kergoz».
--Les personnes qui connaîtraient quelque empêchement à cette union, ajouta le recteur, selon la formule canonique, sont dans l'obligation de nous le révéler, sous peine d'encourir les foudres de l'Église.
Il ne se trouva pas d'empêchement valable, paraît-il, car c'est de la bouche du propre fils de Jeanne-Louise Mével et d'Agapit Quesseveur qu'ont été recueillis, en terroir morlaisien, les détails de cette véridique histoire.
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